Chroniques écrites par le curé de Saisy

 

Le village de Saisy, fort d’un peu moins de 400 habitants, est situé au cœur du Morvan, à l’est d’Autun et à la limite du département de Côte-d’Or. Ses archives paroissiales sont très riches et particulièrement détaillées. Nous y avons puisé le*textes suivant.

Le curé de Saisy, Jean THONNARD (TONNARVE), était un homme soucieux de la bonne tenue de ses registres. Il a ajouté aux actes habituels tantôt une liste détaillée des communiants avec leur âge, tantôt un véritable dénombrement des habitants du village, tantôt des comptes concernant les sommes reçues pour divers actes et les aumônes accordées. Il nous a aussi légué une précieuse chronique de l’an 1709, année terrible pendant laquelle de très dures conditions météorologiques, les épidémies et la famine tuèrent dans le département des milliers de personnes.

Voici ce qu’il a écrit. L’orthographe a été modernisée et de la ponctuation ajoutée pour faciliter la lecture.

« A la postérité

Ceux qui liront les registres seront sans doute surpris de voir une si grande mortalité mais ils le seront encore d’avantage d’en apprendre les funestes causes, c’est ce qui m’a fait prendre la résolution d’en laisser quelque chose à la postérité en achevant de remplir le cahier qui serait trop petit pour pouvoir comprendre l’abrégé qu’on pourrait faire de tant de malheurs dont nous avons été les témoins. On ne peut penser à tant de maux qu’avec une douleur extrême et le seul souvenir fait horreur. On a raison de dire que les siècles ont des fins et des commencements bien fâcheux ou plutôt disons que la divine Bonté lassée des péchés des hommes a voulu les punir en ce temps.

Il faudrait commencer par dire que Dieu semblait vouloir avertir les hommes depuis plus de huit années par une stérilité très grande, les terres ne produisant presque rien. Par des révolutions des saisons extraordinaires, plusieurs années se sont passées sans hiver ou s’il faisait … au mois d’avril et de mai on a vu les 29 et 30 mai les blés en fleurs tout perdus par une neige qui causant le froid fit geler les dits blés de sorte qu’on recueillit en des endroits les semences, et en d’autres rien du tout, on ne prenait pas même la peine de vouloir moissonner la paille qui resta et pourrit sur la terre. On a vu une autre année des vents furieux s’élevant et soufflant avec tant de véhémence qu’ils renversèrent beaucoup de maisons et dévastèrent en cette paroisse plus de deux mille pieds d’arbres. Les pluies ont été si abondantes, les orages si effroyables qu’il semblait que Dieu voulait encore punir le monde par un second déluge. Des maisons renversées, des villages entiers engloutis dans les eaux, des rivières comme la Loire prendre d’autres cours, une infinité de personnes de noyées, prairies abîmées et couvertes de boue et quantités d’autres effets funestes qu’il me serait trop long de rapporter ont été les causes de tant de maux que nous n’avons vu qu’avec frayeur.

Depuis 1692, les temps ont été si déréglés qu’on avait peine à remarquer les saisons. Il semblait que l’hiver était confondu dans l’été, on ressentait alors des froidures presque au milieu de l’été et des chaleurs en hiver, de si grands dérèglements dans les saisons causaient la stérilité de la terre et des maladies dangereuses aux hommes et ce qui est de surprenant, c’est qu’on en a trouvé plusieurs qui par des chaleurs soudaines et par certains coups de soleil trop violents ont été étouffés dans un instant.

La nature si dérangée a produit chaque année des maladies extraordinaires qui ont souvent étourdi les médecins, des fièvres pestilentielles, du flux de sang, du pourpre, portés de ville en ville par un certain air infecté, ont fait des ravages terribles. On remarque qu’à Paris en une année étaient morts plus de cent mille personnes, plus de trente deux mille à Lyon, plus de quatre ou cinq mille personnes à Dijon et autant par rapport dans les autres villes. On n’osait plus sonner les cloches pour les défunts de peur d’effrayer le reste du peuple déjà assez consterné. Et l’on a  observé que les airs empestés allaient en volant de ville en ville les unes après les autres, le mal commençait toujours du côté de la Saône et surtout à Mâcon et à Chalon.

Voilà ce qui est arrivé depuis environ 18 ans et quoique ces maux fussent grands il y avait du relâche, et on avait de quoi se soulager. Mais en cette malheureuse année de 1709 toute sorte de maux sont venus en même temps punir les hommes. On ne peut penser à cette année de misère qu’avec horreur, tonnerre et vent. Une guerre déclarée depuis plus de 20 ans, toute l’Europe en feu, toute l’Europe contre la France, des batailles effroyables, des provinces ravagées, des taxes des subsides, des impôts et des vexations horribles avaient déjà mis le peuple dans une disette d’argent extrême, les provisions des années passées qui étaient stériles très petites. Une guerre sanglante qui dévore tout est la source de la peste et de la famine que nous endurons, fléaux terribles de Dieu qui nous châtient et voici en peu de mots la source de cette famine.

L’année 1709, le sixième de janvier à deux heures de l’après midi le soleil étant opposé à Salturne, il s’éleva une bise si forte et apporta un froid si cinglant qu’il était en son dernier degré et jamais il ne s’est peut être fait une froidure plus rigoureuse qui dura jusqu’au mois de mars. La terre était couverte de neige et les blés auraient été conservés si elle eu toujours tenue mais le jour elle fondait et la nuit le temps s’éclaircissant il gelait plus fort qu’auparavant et toujours en augmentant et cela à trois ou quatre reprises de sorte que n’y ayant plus de neige sur la terre qui put conserver les blés et la gelée se fortifiant toujours enleva de terre ou déracina enfin les dits blés. Des campagnes auparavant couvertes de verdure ne paraissaient plus que terre stérile, à peine pouvait-on trouver un poil de blé et la plupart étonnés de ce spectacle allaient dans les champs creuser et fouir la terre pour voir s’ils ne trouveraient pas encore le germe, mais inutilement. Les pauvres gens faisaient courir le bruit que les blés restaient encore épargnés mais leur espérance fut vaine et tout a été perdu excepté quelques petits cantons qu’on avait fait dans les bois, qui furent conservés par la neige qui ne fond pas sitôt dans les endroits couverts et sauvages. Le peuple donc tout consterné hors d’espérance de récolte, sans provision, était déjà en alarme et en émotion. On ne pouvait sortir du blé des villes qu’en danger de perdre et le blé et la vie. A combien cela est-il arrivé. Le blé monta aussitôt à un prix excessif et ceux même qui en avaient ne voulaient en vendre et le cachaient dans des cheminées qu’ils faisaient murer. On vendit le dit grains jusqu’à 14 francs le froment, 12 livres le seigle, 6 livres l’orge et 4 francs l’avoine. Quelque cher qu’ils furent, personne ne voulait vendre dans les marchés, on se l’arrachait des mains et chacun en voulait avoir pour son argent, les plus forts l’enlevaient et les plus faibles étaient malheureusement foulés aux pieds avec leur argent en mains, il se faisait des séditions et des tumultes terribles.

L’église où officiait le curé THONNARD

Les pauvres gens qui n’avaient ni blé ni argent avaient déjà pris la résolution de voler et les chemins qui en étaient couverts donnaient une si grande épouvante que personne n’osait se mette en campagne pour faire voyage. On insultait et on attaquait partout même jusqu’aux maisons de la campagne. Ceux qui n’avaient point de provisions, comme les seigneurs, ne pouvaient en chercher, ni se mettre sur les chemins qu’en assemblant de grosses troupes d’hommes armés et souvent risquait-on encore car plusieurs villages assemblés et bien armés de toute pièce, même jusqu’aux femmes qui faisait plus de peine, en ont souvent arrêté et partageaient la dite graine entre eux impunément pour éviter de périr de faim. Les pauvres n’ayant ni grain ni argent défendaient leur malheureuse vie. De toute manière, les riches avec leur argent n’avaient pas plus d’espérance, puisque personne ne voulait vendre en ces tristes et fâcheuses circonstances, tout le monde pour défendre sa malheureuse vie se faisait la guerre. Il n’y avait que les faibles pressés par la faim et qui courraient partout pour échapper à la mort qui enfin étaient arrêtés par cette cruelle ( ?) qui les étouffait et en faisait de tristes exemples : on en a trouvé dans les bois proches des buissons et dans les campagnes et sur les chemins, les uns à demi morts, d’autres déjà expirés et quelques uns si languissant et si pressés de la faim qu’ils ne pouvaient faire un pas, nous en avons trouvé quantité en cette paroisse et un grand nombre de nos paroissiens ayant quitté les lieux pour aller chercher sa vie dans un pays plus abondant et moins stérile ont finit leur malheureuse vie de la même manière que les autres, dans un pays où ils s’imaginaient la prolonger et nous en comptons près de deux cents en cette seule paroisse que la famine a enlevé de cette vie, tant en ce lieu qu’ailleurs. Plusieurs ont été trouvés du côté de Chalon et de Beaune déjà expirés sur les grands chemins. C’était une chose pitoyable que de voir toute sorte de personnes dans les prairies cherchant des herbes et pâturant comme des bêtes, leur visage décharné, pâle, livide, noir et abattu ; leurs corps chancelants semblables à des squelettes faisaient peur aux plus résolus, tandis que ces malheureux combattaient leur vie d’une si fâcheuse manière. Des bourgeois et habitants des villes avec la force et mains armées sortaient des villes en bataillons et allaient assiéger les maisons de campagne où ils se servaient du grain. Ils firent des greniers d’abondance qu’ils emplirent de blé qu’ils venaient enlever par force dans les villages ; ils étaient souvent plus de deux ou trois cents hommes armés ; on faisait des espèces de siège dans les maisons qui étaient capables de résister et il y eut même du côté d’Autun deux ou trois hommes tués. Le grenier de cette ville fut bientôt rempli de quatorze à quinze mille mesures de blé ; toutes les villes de la province en firent de même, mais Dieu les punit car le grain qu’on croyait monter jusqu’à la somme de 20 livres devint en cinq ou six mois à 5 ou 6 livres. Il n’y eut que pour la semence du mois de septembre et d’octobre que le froment nouveau se vendait encore 10 livres, et le seigle nouveau 8 livres. Cependant on faisait des processions de tous les endroits du diocèse, qui venaient à St Lazard pour implorer la miséricorde de Dieu sur son peuple. Il arrivait tous les jours un peuple infini et il en venait de vingt à vingt cinq lieues de la ville épiscopale. On ne pouvait voir les processions sans être vivement touché, on était dans une consternation étrange, le pain qui était très cher était si rare qu’on n’en pouvait avoir, le boulanger ne voulait pas le faire, le pain d’avoine s’est vendu jusqu’à 5 sols la livre et dans le Charolais et le Morvan la plupart ne vivait que du pain de fougère.

Dieu enfin touché de tant de maux qui demanderaient des livres entiers et qui ne peuvent être exprimés dans un petit abrégé. Dieu apaisa sa colère et on sema tant de tremois (blé de mars qui pousse en trois mois) qu’il y en eu suffisamment pour l’année.

L’année suivante le bon grain ne se vendit plus que trois livres, les habitants des villes furent punis de leur violence par une abondance imprévue et les usuriers de leur vénalité.

Tout revenant à bon prix, Dieu nous préserve. »

AD 71 1679-1709 vues 276 et suivantes

Transcription Françoise Labonde CGSL

 

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