Journal de Noé LACROIX en 1628 – 3/3

En estant en Daulphiné près d’entrer en Savoye, sur le dix ou douziesme d’aoust, toute la susdicte armée, par la mauvaise intelligence des chefs conduisans icelle armée, elle a esté en moings de rien toute desbandée, et les soldats, en grand nombre, s’en sont retournés par 10, 20, 30, 40 à la fois, en sorte que les chemins se sont tenus de soldats plus de trois sepmaines durant, lesquels mouroient de faim du mauvais traictement qu’on leur avoit faict.                                                                                                                                                         Le sainct jubilé ayant esté envoyé en ceste ville de Chalon par Sa Saincteté, il y a esté solemnisé dévotieusement, ouvert par Mr de NEUCHÈSE, à présent evesque de la ville dudict Chalon ; les stations et prières estoient aux églises des pères Carmes où elles furent commencées, puis aux pères Cordeliers, à l’hospital et aux Minimes où se faisoient les processions, le clergé assemblé. Le peuple y assistoit en grand nombre, aultant que jamais il s’en y est veu, et en grand dévotion. Les processions se faisoient après complies, le sainct Sacrement sur les autels de toutes les églises que le peuple alloit visiter chaque jour. Et pendant huict jours durant, les prières se faisoient le lundi, mécredi, vendredi et dimanche ; le peuple se communioit souvent ; l’on jeunoit le mécredy, vendrey et sabmedy ; le dimanche se faisoit la communion ; qui ne le pouvoit faire le premier dimanche estoit bon le dimanche suivant, parcequ’il doit quinze jours. Et despuis, fut envoyé par tout le diocèse, où il a esté dévotieusement solemnisé. S’estoit les dimanches 23e et 30e juillet et le 6e aoust de la présente année 1628. Dieu veulle que ce soit au salut de tous ceux qui ont heu ce bénéfice de le recevoir, amen !

La présente année 1628, Messieurs de la ville de Chalon ont faict faire recherche de toutes les chaines estant par la ville, et ont faict remettre icelles en estat et faict planter de gros et puissans paux pour bander et tendre icelles quant besoing seroit.

Au mois d’aoust et septembre de la présente année 1628, le bled froment s’est vendu 36, 37, 38 solz et quarente solz.

En la mesme année, la peste estant à Lyon et en divers endroicts de la Bourgongne, mesme au Chalonnois, ung marchant quinquallier ayant esté à Lyon pour achepter de la marchandise, son valet y est mort de la peste, et luy portant ledict mal, voulant entrer dans la ville, il fut recongnu par soubson qu’il avoit ledict mal, ce qu’il confessa. Il fut mis hors sur une isle près le port Guillot, où il est mort et enterré. Homme de bien et catholicque, Dieu aye son âme !

Le sabmedy unziesme novembre 1628, jour de feste sainct Martin, les assurées nouvelles de la prinse de La Rochelle arrivèrent à Chalon environ les quatre heures du soir. Incontinent icelles receues, Mr le Marquis d’UXELLE, en signe de resjouissance, envoye en l’air demye douzaine de coups de canons ; et à l’instant, tout le peuple adverty de telles bonnes nouvelles, chacun se prépare à la resjouyssance, et n’estoit pas bon Chalonnois que ne beuvoit à la santé du Roy. Toute la nuict, l’horloge trésella sans s’arrester, qui resjouyssoit tout le peuple.                                                                                                                 Et le lendemain dimanche douziesme dudict mois, la procession généralle fust faicte par la ville, où tout le peuple de la ville de Chalon assista dévotieusement et en grand resjouyssance et retourna la procession à Sainct Vincent où le Te Deum fut chanté en musique avec les orgues, et ce faisoit quelque chose par des particuliers habitans sur les coings des rues avec quelques petits artifices. Les canons et pétards préparez tiroient pendant que ladicte procession passoit par tous les endroicts où ils estoient posez. Et cependant, l’après disné, on se prépare pour faire les feux de joye pour le lendemain, parcequ’il n’y avoit pas de temps pour les faire le mesme jour. Le peuple beuvoit et mangeoit par les rues sur les tables par eux préparées.                                                               Le lundy suivant treiziesme dudict mois de novembre, il fut dressé ung théatre devant le Chastelet en façon de triangle peint, en coing duquel en hault estoient les armes du Roy et celles de la ville au bas, faisant un front : aux deux aultres coings estoient celles de monseigneur le duc (de BELLEGARDE) et Monsieur d’UXELLE, celles de Sa Saincteté et Monsieur de Chalon. Et au dessus dudict théatre estoit représenté ung Hercule qui brisoit avec une massue la teste à trois lions dont il en y avoit ja deux représentans estre morts, et l’aultre qui levoit encore la teste, à l’entour duquel il y avoit plusieurs belles devises, le tout fort esclevé qui a demeuré fort longtemps en ladicte place.                                                        Et auprès du susdict théatre y avoit ung grand eschauffault sur lequel estoit posé les pétards et fusées faictes pour le feu de joye qui fut fort bien. Et auprès duquel estoit ung grant monsceau de fagots pour ce préparez dans lequel Monsieur VIREY, maire, Mr de THÉSUT, Mr GIRARD, Mr PETIT filz et Mr BERTHAUD, marchant, eschevins, mirent le feu avec chacun ung flambeau ardant en la main, tendis que le peuple ne cessoit de crier « Vive le Roy », à grand puissance.                                                                                                    Par toutes les rues, les lanternes estoient posées devant chacunes maisons par ordonnance dudict sieur VIREY, maire, et tel en mettoit trois, quatre, cinq ou six, et mesme en y avoit chez Monsieur le maire plus de trente ou quarante, de sorte que audict temps il n’estoit poinct de lune et on voyoit par le moyen desdictes lumières aussy clair par la ville que de jour. Les lanternes que l’on posoit, les unes estoient de papier peint de diverses couleurs, d’aultres avec des chiffres, d’aultres avec des armes, de sorte qu’il faisoit très beau veoir, et dura ladicte resjouyssance fort longtemps. Cenpendant, les enffans de la ville marchoient devant Monsieur le maire en armes et en bon ordre.                                                                    Et après lesdicts maire et eschevins marchoient deux centaines des habitans aussy en bel ordre, et se tira quantité de canons, pétarts ès lieux où ils estoient posés ; et lesdicts enffans et habitans armés, quantité de coups de mousquet et faisoit le tout beau veoir. Dieu veulle que tout tende à sa gloire et à la prospérité de notre bon Roy. Amen !

Source : Mémoires de la société d’histoire et d’archéologie de Chalon – 1883/88 par Anatole de CHARMASSE

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